ARécemment j'ai rencontré une vieille dame que j'apprécie beaucoup autant pour sa personnalité que pour son parcours. Ancienne résistante reconnue et décorée en tant que telle, notre discussion est très vite arrivée sur l'histoire. En tant qu'acteur privilégié de l'histoire locale, elle est tout particulièrement sensible aux événements qu'elle a vécus, voire qu'elle a subis. A cause de ce riche bagage émotionnel, elle prend tout naturellement parti pour que l'enseignement scolaire soit avant tout axé sur les derniers événements historiques qu'a vécu la France : en l'occurrence, la Seconde Guerre mondiale et l'Occupation, terme qui est d'ailleurs assez banal mais qui renvoie directement à ses heures sombres...

Cette réaction qui peut se comprendre face à une personne bientôt centenaire met en lumière le poids de certaines périodes historiques dans le rapport à l'Histoire : des événements particuliers sont tellement forts qu'ils en occultent d'autres. On voit dès lors émerger une sorte de hiérarchisation des thèmes, classement qui se fonde à la fois sur l'influence de certaines associations ou lobbys plus ou moins importants, sur le patrimoine qui est en relation, sur les idées que s'en fait l'opinion publique, ... Si la question des lobbys pesant sur le traitement de l'Histoire est une question éminemment intéressante, elle ne sera pas traitée dans cet article. Néanmoins, le traitement qu'en font les média est assez révélateur quant à la proximité des sujets traités vis-à-vis de l'opinion publique.

En effet, comme dans toutes les familles, il apparait que l'Histoire de France compte des parents pauvres, c'est-à-dire des thèmes mal aimés. Là encore, évoquer les sujets qui ont le vent en poupe et ceux qui apparaissent comme moins intéressants médiatiquement parlant, serait une tâche fastidieuse, mais ô combien instructive, à l'instar des camps de concentration des Espagnols ou des Britanniques pendant leur "occupation" respective à Cuba et en Afrique du Sud au tournant du XXe siècle...

Non, intéressons-nous pour aujourd'hui à la seule catégorie des périodes historiques. BInstitutionnellement, l'historien distingue 4 périodes : la contemporaine depuis le XIXe jusqu'à nos jours ; la moderne entre le XVe et le XVIIIe ; la médiévale entre le Ve et le XVe ; et l'antique depuis les débuts de l'écriture jusqu'au Ve siècle. Il apparait très clairement que ce découpage n'est en rien égalitaire, certaines périodes dépassant allègrement le millénaire alors que d'autres ne durent que quelques siècles...

Pour comprendre l'usage médiatique de l'histoire, commençons par voir la récurrence des thèmes historiques au cinéma, disons depuis les 10 dernières années. Sans grande surprise, c'est l'histoire contemporaine qui remporte la palme d'or avec plus de 50 films traitant d'événements entre 1815 et les années 2000 en laissant une large avantage à la Seconde Guerre mondiale, comme on pouvait s'y attendre, même si le conflit vietnamien n'est pas loin derrière, mais "c'est pas ma guerre, mon colonel" comme l'a dit le philosophe Rambo... Sur la deuxième marche du podium, la période moderne avec ses costumes et tout le bataclan bénéficie d'une belle couverture, même si ce n'est pas gage de qualité comme en témoigne "Marie-Antoinette" de Sofia Coppola... Face à ce trio de tête "Il faut sauver le mousquetaire Rambo", les autres périodes repartent la queue entre les jambes avec moins de 15 films en 10 ans sur environ 4000 ans d'événements majeurs. Disons que ce désamour résulte de la difficulté de mettre en scène artistiquement et à moindre frais des sujets trop complexes pour des acteurs cocaïnés...

CToujours sur écran, le traitement de l'histoire à la télé peut s'observer par les sujets choisis par l'émission "Secrets d'Histoire" diffusée sur le service public depuis 7 ans. Cette fois, le podium s'inverse pour voir un net succès de la période moderne avec pas moins de 34 sujets consacrés à des personnages comme François Ier ou Louis XIV, autant de sujets ayant trait à des monuments majeurs de l'Histoire. La période contemporaine est elle polarisée par les tauliers de leur temps : Napoléon, Victoria, ... tout en mettant nettement l'accent sur le côté humain de ces personnages. C'est un peu la fibre du service public. Là encore, l'histoire antique et le Moyen-Age, à cause de leur soi-disant faible empreinte patrimonaile n'intéresseent guère les caméras de ce cher Stéphane Bern qui se passionne pour le monde de cour hormis quand il s'agit de sujets costauds : le suicide de Cléopâtre, le magot de Toutankhamon, l'identité de Robin de Bois...

Enfin, sans les images mais avec des vrais historiens dedans (et non des avatars lorantdeutschiens...), la radio française, entrée dans l'Histoire en 1940, continue de défricher le terrain, d'une manière assez habile, je dois dire. Prenons l'exemple de l'émission "la Marche de l'Histoire" sur France Inter qui quotidiennement évoque des thèmes parfois borderline. La qualité du programme est toutefois contrebalancée par un choix de sujets souvent réducteur. En témoigne la programmation de l'année 2012 qui, une fois de plus, a servi la contemporaine sur un plateau et notamment le XXe siècle avec près de 100 émissions consacrées à la Résistance, aux tranchées ou encore à la décolonisation. De cette suprématie vingtièmiste découle une répartition plus nuancée des autres périodes avec à chaque fois environ une vingtaine de sujets sur l'Antiquité, le Moyen-Age, la moderne ou le XIXe siècle allant de Spartacus à Napoléon III en passant par Gaston Fébus et Vauban...

En fin de compte, on se rend compte que la part des différentes périodes dans les média est assez semblable à leur place dans les programmes du secondaire. A croire que pour certains, l'Histoire de France ne s'appuie que sur quelques bases lointaines avant d'édifier une grande fresque portant que le XXe siècle avec des figures "mythiques". Bref, tout ceci ressemble étrangement à un colosse aux pieds d'argile...

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